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12 juillet 2011 2 12 /07 /juillet /2011 08:38

Tribune publiée dans Le Monde par Henri Emmanuelli, député socialiste, et Rémi Lefebvre, professeur de science politique, université Lille-II

LEMONDE.FR | 12.07.11 | 09h10  •  Mis à jour le 12.07.11 | 09h27

La commémoration de la victoire de mai 1981 a remis au goût du jour "le peuple de gauche". L'expression exprimait la vision claire que le Parti socialiste se faisait alors de la société et de l'équation électorale qui devait le porter au pouvoir.

Le soir de la défaite aux élections législatives de 1978, François Mitterrand prenait date : "Nous sommes politiquement minoritaires mais sociologiquement majoritaires." L'alliance des ouvriers et des classes moyennes, alors en pleine expansion, ne pouvait que conduire à la victoire du "peuple de gauche". Le programme de 1981 combinait remise en cause du libéralisme économique et libéralisme culturel, nationalisations et abolition de la peine de mort, mesure pourtant peu populaire dans les milieux ouvriers. Le Parti socialiste où les militants ouvriers avaient encore leur place constituait alors le creuset de ce "front de classes".

L'équation électorale du PS s'est aujourd'hui complexifiée. La conscience de classe des ouvriers s'est affaiblie, la lutte des classes a perdu sa centralité, l'impression trompeuse d'une "moyennisation" de la société s'est imposée alors même que les inégalités sociales se creusent. Les classes moyennes, menacées de déclassement, sont parfois d'autant moins solidaires des groupes populaires qu'elles n'en sont plus issus socialement. Le PS a largement contribué à ces processus en abandonnant toute lecture classiste de la société et en déconflictualisant son discours devenu irénique. La sociologie électorale du PS comme sa stratégie se sont ainsi progressivement brouillées. Qui représentent les socialistes ? Les échéances de 2002 et 2007 n'ont guère permis de répondre à cette question pourtant fondamentale.

La nécessité d'une stratégie électorale claire ne fait donc aucun doute. Le think tank Terra Nova vient d'apporter sa contribution, édifiante, à ce débat : les socialistes, par efficacité électorale, doivent abandonner les catégories populaires à leur condition sociale et s'en détourner électoralement. Le nouveau bloc majoritaire du PS, porteur de progrès, est composé par les diplômés, les jeunes, les minorités des quartiers populaires, les non-catholiques, les urbains. Ce nouveau sujet politique collectif est soudé principalement par des valeurs culturelles d'ouverture et de tolérance. Pour élargir ce noyau électoral et l'emporter, cibler les classes populaires acquises aux valeurs conservatrices de la droite serait renier les valeurs culturelles de gauche. Cette stratégie condamnerait le PS au "social-populisme". La gauche doit aussi abandonner à la droite la représentation politique des seniors.

L'idée que le PS peut se passer des catégories populaires (abstentionnistes, apathiques, "droitisées"…) chemine dans les esprits depuis quelques années, redéfinissant l'espace du politiquement pensable à gauche. Mais le rapport de Terra Nova l'énonce aujourd'hui froidement et frappe par son cynisme et l'impudeur électoraliste de ses calculs. Fondé sur un diagnostic sociologiquement contestable, le rapport débouche sur une stratégie politiquement condamnable qui ne peut conduire qu'à une défaite inéluctable.

Les catégorisations sociales mobilisées dans l'analyse n'ont souvent aucun sens. Avec la montée du déclassement, une partie des ouvriers et employés sont désormais diplômés. Les "jeunes" sont nombreux parmi les catégories populaires, les ouvriers-employés sont encore majoritaires chez les retraités. La droitisation des personnes âgées répond certes à des logiques structurelles (effet "patrimoine" notamment) mais obéit aussi à des variables générationnelles (poids du catholicisme). Elle n'est donc pas inexorable. Les seniors sont sensibles à la dégradation de la condition sociale de leurs enfants et petits-enfants et donc politisables à gauche. La défense de la jeunesse peut ainsi constituer un thème politiquement fédérateur.

"PROLOPHOBIE AMBIANTE"

L'analyse méconnaît l'hétérogénéité de catégories populaires, prétendument en déclin, alors qu'elles représentent plus de la moitié du corps électoral. Elle est en décalage total avec de nombreux travaux sociologiques récents qui établissent "un retour des  classes sociales". Du texte de Terra Nova suintent la prolophobie ambiante et le racisme social qui imprègnent malheureusement le discours de gauche depuis quelques années. Il recycle la thématique éculée de "l'autoritarisme" des ouvriers. Les catégories populaires n'ont pas le monopole du racisme et ne sont pas majoritairement crispées sur l'attachement à une "société fermée". L'insécurité sociale génère certes inquiétudes et replis identitaires. Mais les catégories populaires, déstructurées et atomisées par le capitalisme financier, aspirent surtout à plus de protection et d'"autorité" de l'Etat sur le plan économique. Au PS de mettre la question sociale au cœur de l'agenda politique et défendre les valeurs d'égalité sociale. La tentation encore rémanente de "l'ordre juste" ne relève pas de cette priorité.

La question principielle n'est pas "faut-il s'adresser aux catégories populaires ?" mais "comment les retrouver et les mobiliser" sauf à renoncer à l'identité de la gauche et à la lutte contre les inégalités sociales (mais c'est sans doute la visée de Terra Nova…). La défense des catégories populaires n'est pas une variable stratégique c'est un préalable politique. Reconquérir les catégories populaires est bien une nécessité électorale autant que morale. Le PS doit coaliser catégories populaires et classes moyennes par un projet politiquement mobilisateur. L'exercice est difficile parce que le PS doit regagner la confiance de catégories sociales qu'il a depuis trop longtemps négligées. D'abord dans sa représentation politique : plus un seul député socialiste n'est issu du monde ouvrier. Mais aussi dans son offre politique, trop consensuelle et sans arrêtes.

UNE VISION CONFLICTUELLE DE LA POLITIQUE

Le PS doit réaffirmer une vision conflictuelle de la politique sans renoncer à la visée de l'intérêt général : il doit assumer qu'il défend certains groupes sociaux plus que d'autres. Face à une droite qui cherche à diviser le salariat, à monter les catégories les unes contre les autres, il doit promouvoir de nouveaux intérêts collectifs et construire de nouveaux compromis redistributifs entre catégories sociales. A force de ne pas parler que d'une société marquée par l'individualisme et d'abandonner tout discours sur les classes sociales, le PS accrédite l'idée que "la société n'existe pas" (pour reprendre une expression de Margaret Thatcher) et que chacun doit être renvoyé à sa responsabilité individuelle, ce qui nourrit le discours sur l'assistanat que la gauche reprend parfois à son compte.

Le discours sur la "droitisation" fait florès. Il offre un modèle d'intelligibilité commode des réalités politiques et sociales. Il est d'autant mieux reçu qu'il exonère les organisations de la gauche de leur responsabilité idéologique dans l'affaiblissement culturel du progressisme. Et qu'il justifie un "recentrage" de leur ligne au motif de se retrouver plus en phase avec "l'opinion". Fataliste, politiquement orientée, cette thèse peut nourrir une forme de renoncement et renforcer le désarmement intellectuel et politique de la gauche. On accepte la défaite d'autant plus volontiers qu'on a renoncé à livrer bataille.

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