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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 13:44

BrunPour toutes celles et tous ceux qui sont nés dans les années 1970, il n’y a de « souvenir » de 1981 que reconstruit au gré des récits familiaux, des rétrospectives et des soirées militantes. Pour ceux là, il n’y a pas de nostalgie. Juste peut‐être un léger regret, celui de ne pas avoir connu « ça » : l’ivresse de la victoire après des décennies d’opposition, le sentiment de participer à un événement historique, le fol espoir que tout est désormais possible.

Car pour la plupart, les trentenaires d’aujourd’hui se sont engagés au Parti socialiste au temps peu enthousiasmant du mitterrandisme crépusculaire (celui du franc fort et des affaires).

Ils ont été élevés au « devoir de grisaille » et au « droit d’inventaire », prévenus contre les promesses de lendemains qui chantent. Ils ont été convaincus que les grandes espérances meurent souvent en de grandes désillusions, et que leur socialisme, désormais nécessairement européen, sera gestionnaire et réaliste ou ne sera pas. Bref, non seulement ils n’ont pas eu la chance de « vivre » 81, mais il leur a été conseillé de se résigner à ne le vivre plus. En gros, il est demandé aux nouvelles générations militantes (celle qui n’ont pas vécu 81) d’avoir moins d’ambitions pour avoir moins de remords.

Si 81 demeure, pMoins d'ambition, moins de remords ?our tous les socialistes, une référence, c’est parce que la gauche a vaincu, en mai, une double malédiction. Celle de la Vème république, qui semblait interdire l’accès au pouvoir à une gauche trop défiante du pouvoir personnel. Celle de la durée, puisque l’histoire de France enseignait que les destins des gouvernements progressistes étaient de disparaître en moins d’un an, après d’éphémères « feux de joie sociaux » (l’expression est de Lionel Jospin). Tous les socialistes savent gré au « génie tactique » de Mitterrand d’avoir surmonté ces deux obstacles.

Mais pour le reste, la vulgate retient de 81… 83, c’est‐à‐dire le tournant de la rigueur (« inévitable »), en attendant l’avènement du messiannisme communautaire (le « grand dessein » européen) censé faire oublier l’idéologie de la rupture. Bref, 81 nous aurait appris l’amère saveur du renoncement (version mélancolique) ou le salutaire « rappel à l’ordre » de la confrontation avec la réalité (version technocratico‐optimiste).

Cette réécriture, si elle est majoritairement admise, occulte cependant un fait essentiel. En deux ans, et en dépit des obstacles, des réticences, des incroyables résistances aussi, la gauche au pouvoir a appliqué l’essentiel des 110 propositions ! Il serait fastidieux de reproduire ici l’ensemble des mesures votées. Mais l’oeuvre législative, immense, a contribué à changer le pays, tant du point de vue des libertés (abrogation de la peine de mort, fin des procédures d’exception, dépénalisation de l’homosexualité, liberté de réunion dans les lycées) que de la redistribution des richesses (cinquième semaine de congés payés, revalorisation du SMIC, des allocations familiales, retraite à 60 ans).

Alors, bien sûr, il y a 83 et la rigueur, 85 et l’élaboration de l’Acte Unique, aux inspirations si éloignées des principes du programme commun. Mais le « socialisme de gouvernement » à la française ne saurait se résumer à cette inflexion. De la même manière que le quinquennat primoministériel de Jospin c’est à la fois les 35 heures ET le traité d’Amsterdam, les emplois jeunes ET la privatisation de France Telecom, il n’y a pas de lecture univoque des septennats mitterrandiens.

Les détracteurs de gauche du PS ont assimilé ces dernières décennies à un lent cheminement vers la banalisation idéologique (le PS est devenu un « parti social démocrate européen comme un autre ») et l’indifférenciation politique (le débat hexagonal se résume à un choix entre centre gauche et centre droit, sur fond d’acceptation unanime du libéralisme économique).

Cette grille de lecture est contestable. L’immense majorité des militants (et même des dirigeants) du parti socialiste ne se reconnaissent pas dans ce qu’on a jadis appelé le « social libéralisme ». Mais ils sont de plus en plus rares à croire à la possibilité d’un changement radical, perméables qu’ils sont, comme n’importe quel de leur concitoyen, à l’idéologie dominante.

Pour le dire autrement, s’ils se refusent à théoriser le renoncement (parce qu’ils ne se résolvent pas à vivre dans une « société de marché » dans laquelle le capital est toujours favorisé au détriment du travail), les socialistes français au pouvoir ne se donnent pas toujours les moyens d’affronter (pacifiquement, cela va de soi) celles et ceux qui n’ont pas intérêt au changement, pas même de poser le rapport de forces aboutissant à un compromis favorable au monde du travail.

Résumons. Pour celles et ceux qui étaient trop jeunes pour goûter l’événement à mesure historique, « 81 » reste comme une métonymie de « la gauche au pouvoir dans la durée ». Avec ce que cela comporte d’espoir, de réalisations concrètes, mais aussi de difficultés et de déceptions. Avec aussi un certain nombre d’ « enseignements » à tirer.

Garder le bébé sans l’eau du bain

Une stratégie toujours valable, le rassemblement de la gauche

C’est d’une banalité affligeante, mais il est bon de le rappeler. Avant 81, il y a eu un long travail de construction programmatique. Il y a surtout eu un pari stratégique, celui de l’union de la gauche. En dépit des scepticismes (voire des oppositions) en interne, des multiples tentatives communistes pour y mettre un terme, la majorité mitterrandiste du PS a « tenu bon » sur l’unité. Cette nécessité du rassemblement, elle vaut aujourd’hui plus encore hier. Mais nous ne pouvons nous contenter de construire un simple cartel électoral. Pour gagner demain, il faut engager toutes les forces de la gauche autour d’un contrat de gouvernement qui prépare l’alternative.

Une exigence, un projet de transformation sociale

Les socialistes d’aujourd’hui ne sont pas victimes du « syndrome du mur de l’argent », celui qui hantait les victorieux de 81, tétanisés par le souvenir de leurs glorieux prédécesseurs de 36 dont les ardeurs réformatrices se brisèrent contre les résistances des possédants. Les socialistes au pouvoir ont démontré qu’ils étaient de « bons gestionnaires » (à l’aube des années 90, une monnaie forte et une inflation faible, même la droite n’osait en rêver !), qu’ils avaient définitivement intégré la sacro sainte « culture de gouvernement ». A l’exception de quelques marginaux de droite, aucun commentateur ne croit sérieusement que la gauche française n’a d’autre vocation que de vider les caisses avant de s’en retourner dans le confort paisible de l’opposition.

A l’inverse de 81, le PS ne fait plus peur à personne. Et c’est peut être là le problème. Obsédés par les grands équilibres et les contraintes extérieures, rivalisant d’imagination dès qu’il s’agit d’inventer l’austérité rose d’après 2012, les dirigeants socialistes semblent parfois perdre de vue l’essentiel : leur mission historique, leur raison d’être, c’est la redistribution des richesses. Plus prosaïquement, et pour paraphraser un Gaston Deferre peu suspect de gauchisme, la gauche au pouvoir, ce sont d’abord les augmentations de revenus salarial pour les classes populaires et moyennes. « S’il n’y a pas ça, le reste ne vaut pas ».

Nous aurons bon exhiber tous les brevets de bonne gestion et de maîtrise de la comptabilité publique, si notre programme législatif pour la législature à venir ne s’attaque pas frontalement à la question des inégalités sociales (et donc au système qui, structurellement, tend à les faire augmenter), nous ne retrouverons pas la confiance des Français.

Une méthode de gouvernement à (ré)inventer.

Pour gouverner dans la durée, il faut le soutien d’une majorité parlementaire. Pour transformer dans la durée, il faut le soutien actif des forces sociales qui ont intérêt au changement. C’est peut‐être la leçon la plus intéressante de mai 81. Une fois la victoire célébrée, les ministres ont gouverné, les députés ont légiféré, le parti a soutenu le gouvernement.

Mais pour imposer de durables et tangibles avancées, pour vaincre les conservatismes et faire échec aux résistances des possédants, le pouvoir politique ne suffit pas. Sans mobilisation populaire, sans mise en mouvement de la société, l’ardeur réformatrice s’essouffle. Nous étions pourtant instruits par l’exemple de 1936 : les grandes conquêtes sociales de juin ont été rendues possibles parce que d’immenses grèves ont suivi la victoire électorale. En 81, parce qu’il fallait réussir dans la durée, la gauche politique redoutait la mise en branle du mouvement social, et le mouvement social craignait de gêner la gauche politique. Les deux se sont progressivement éloignés.

Or, pour une gauche de combat, la victoire ne clôt pas un élan, elle a vocation à en ouvrir un nouveau. En ces temps d’apparente apathie citoyenne et de désaffection syndicale, cela peut paraître utopique. Mais au moment où nous prétendons mobiliser des millions de citoyens pour désigner notre candidat(e) à l’élection présidentielle, il serait décevant, pour ne pas dire médiocre, de nous contenter de ce « one shot » démocratique. Plus qu’au choix des personnes, finalement secondaire pour ceux qui comme nous croient avant tout aux aventures collectives, c’est à l’élaboration du projet et à son application concrète, quotidienne, qu’il faut associer le peuple de gauche.

Charlotte Brun
Secrétaire nationale du PS aux personnes âgées et au handicap,
Conseillère régionale d'Île-de-France,
Première adjointe au Maire d'Ecouen

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