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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 15:41

Hier soir à 20h00, le Président de la République - Nicolas Sarkozy - nous a expliqué au détour d'un remaniement ministériel la nouvelle vision qu'il souhaitait développer au regard des bouleversements que vit depuis plus de deux mois le monde arabo-musulman.

Depuis près de deux mois, la politique extérieure est dans la tourmente. Les comportements déplacés de la Ministre des Affaires étrangères (proposition de l'expertise de la police française pour contenir les manifestations contre le pouvoir en Tunisie, vacances dans ce même pays alors que la révolte y grondait entre noël et jour de l'An, relations personnelles inadéquates avec des personnalités proches du régime autoritaire, explications vaseuses voire mensonges avérés et répétés à son retour), du Premier ministre (vacances du chef du gouvernement en Egypte, avec déplacements payés par le régime autoritaire, alors même que celui-ci était contesté par des foules démocratiques) et d'un petit clône du Président de la République envoyé comme ambassadeur en Tunisie (propos insultants à l'encontre de journalistes tunisiens alors même qu'il s'agissait de renouer les fils rompus entre la France et la Tunisie libérée) ont mis en lumière jusqu'à la caricature les errements de la politique internationale de la France.

Mais le plus grave de cette affaire tient surtout à la lenteur de la réaction de la Présidence de la République face à une situation historique. Certains ont reproché à François Mitterrand des postures qu'ils jugeaient négatives au moment de la Libération de l'Europe centrale et orientale du joug soviétique ou pendant les guerres nées de l'effrondrement de la Yougoslavie, mais la République n'était pas alors ainsi sur la touche comme nous avons pu le constater depuis la fin décembre 2010.

Michèle Alliot-Marie a évidemment commis des fautes politiques inexcusables qui lui auraient valu une démission immédiate dans la plupart des démocraties européennes, de même que le Premier ministre, ou à la marge ce petit roquet de Boris Boillon. Il faut noter que la France est le seul pays qui se voit contraint à procéder à un remaniement ministériel du fait des enjeux nés des révolutions démocratiques arabes. Mais osons le dire, MAM est bien frêle bouc émissaire pour permettre à Nicolas Sarkozy de camoufler la faillite de sa politique.

 

Pour mieux comprendre le niveau de décomposition dans laquelle la France a noyé son discours, il me paraît utile de revenir sur quelques années de choix politiques qui se sont accumulés jusqu'à ce que les fonctionnaires du Ministères des Affaires étrangères et européennes eux-mêmes (pourtant peu suspects d'être de dangereux agitateurs gauchistes, dans leurs idées ou dans leurs comportements) en viennent à prendre le pays à témoin.

 

La poursuite d'orientations politiques amorcées à la fin du quinquennat de Jacques Chirac

Maintes fois revendiquée, la "rupture" de Nicolas Sarkozy n'est finalement qu'un trompe-l'oeil. En effet, dès 2005, Jacques Chirac va chercher à corriger les conséquences de l'affrontement qu'il a eu avec Geroge W. Bush sur la Guerre en Irak.

Il s'en suit un rapprochement diplomatique avec les Etats-Unis d'Amérique assez évident dès la fin du quinquennat du président Chirac, qui posera avec Dominique de Villepin les bases de la future réintégration de la France dans la totalité du commandement intégré de l'OTAN. Evidemment, Nicolas Sarkozy - ce "conservateur américain à passeport français", comme l'avait si bien décrit en 2006 son futur disciple Eric Besson - ne s'est pas fait prier pour approfondir l'amitié franco-américaine, dès son entrée en fonction. Mais il faut noter par ailleurs que le Président Sarkozy se trouva finalement plus à l'aise avec Bush Jr qu'avec son successeur - avec lequel tout le monde a pu constater qu'il essaie avec ridicule de rechercher la comparaison. La réalité est que si Sarkozy s'agite beaucoup sur la scène internationale au point d'avoir revendiqué le salut financier du monde, c'est bien Barack Obama qui donne le tempo des discussions sur ce sujet comme sur d'autres. On pourra également noter que les conseillers et thuriréfaires du président Sarkozy se réfèrent constamment au fait que les Américains n'avaient pas non plus prévu les révolutions arabes pour justifier la propre atonie de la France... au moins Obama a-t-il poussé Moubarak à la démission...

Ainsi, si, dans les allocutions diplomatiques officielles, la Présidence américaine vante "l'énergie" de Sarkozy, les cercles politiques américains et européens savent désormais presque tous ce qu'ont compris bon nombre de Français, c'est que ce dernier est avant tout un agité.

Mais la relation pré-sarkoziste aux Américains impliquent une difficulté majeure : ces choix d'alignement atlantiste qui nous amènent aujourd'hui à un engagement en Afghanistant, sans feuille de route politique, sont partagés par les chiraquiens. La nomination d'Alain Juppé au MAEE ne changera donc rien à cette orientation et les critiques quelque peu surjouées de Gallouzeau de Villepin n'ont pas d'autre portée que le théâtre d'ombres auquel ce dernier nous a habitué : ils ont l'un et l'autre vraisemblablement été largement associés à leur définition et à cet abaissement de l'indépendance française et européenne.

 

Une vraie rupture avec les valeurs portées par la République

Après un discours larmoyant et plein de bons sentiments devant ses supporters le soir de son élection en mai 2007, Nicolas Sarkozy avait donné le sentiment de porter haut les couleurs des Droits de l'Homme sur la scène internationale. Cependant, on a rapidement compris la portée cosmétique et "diverstissante" (au sens pascalien du terme) qu'il donnait à cet engagement quand fut créé un secrétariat d'Etat aux Droits de l'Homme, rattaché au MAEE, façon subtile de démontrer que ces considérations ne seraient plus qu'annexes dans la politique internationale de la République, par ailleurs directement menée par l'Elysée, avec un Bernard Kouchner et un Quai d'Orsay marginalisés, l'un comme l'autre. La détentrice du marocain des Droits de l'Homme se faisait d'ailleurs régulièrement sermoner par l'Elysée ou par Kouchner dont le passe-temps en l'absence d'emprise quelconque sur la conduite des affaires extérieures du pays semblait être de se soulager sur sa secrétaire d'Etat.

La rupture annoncée avec la Françafrique fut suivi de son renforcement. La visibilité accrue de l'avocat Robert Bourgi, le renforcement des liens avec le Gabon des Bongos, le Congo de Sassou-Nguesso en sont des expressions flagrantes. La Françafrique sait également prendre des formes d'action nouvelle ; alors que Chirac avait par deux fois tentés de fomenter des coups d'Etat militaires contre Laurent Gbagbo en 2000 puis en 2002 pour défendre les intérêts français, cette fois-ci on peut constater la mollesse de la détermination française à peser sur ce même Gbagbo devenu un dictateur sanguinaire et maffieux ; de fait le statu quo de la division de la Côte-d'Ivoire ne semble pas tant déranger l'Elysée que cela : les amis du pouvoir (Bolloré, Bouygues) conservent des intérêts économiques évidents dans leurs relations avec le dictateur et il sera toujours temps de s'arranger avec Ouatarra si jamais les choses venaient à évoluer.

La mansuétude de la France avec le régime militaro-maffieux en place à Alger n'est plus un mystère. Les grands débats sur la reconnaissance de la guerre d'Algérie et des responsabilités de la puissance colonisatrice n'empêchant personnes de commercer. On est bien loin du discours de La Baule en 1990 quand François Mitterrand conditionnait le renforcement de l'aide française aux progrès de la démocratie.

Le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy en peignant le tableau d’une Afrique et d’un homme Africain immobile, prisonnier d’une nature immuable a suscité l'indignation des habitants dans toute l’Afrique et au delà. L'Elysée n'a de toute manière que faire de considérer les peuples en marche, seul l'intéresse les régimes avec lesquels on peut commercer et éventuellement mener des guérillas sanguinaires pour profiter de l'uranium nigérien ou restraindre le flux migratoire en provenance du Sahel. La Présidence française n'a que faire que l'Homme africain soit entré dans l'histoire ou pas - ce genre de considérations, par ailleurs, le dépasse et il n'en aurait vraisembablement jamais parlé si son conseiller particulier Henri Guaineau ne lui avait glissé dans son texte - pourvu que les régimes du Maghreb et du Sahel servent de matons pour préserver l'Europe et la France de leur propres populations.

L'action inhumaine en terme de politique d'immigration, menée par Hortefeux et Besson, est la traduction la plus concrète de là où le Président de la République place dans sa vision du monde ce continent qui devrait être le principal partenaire stratégique de l'UE.

Rupture avec la République enfin sur les questions européennes. Car à l'évidence, si l'impasse institutionnelle dans laquelle s'est enfermée l'Union européenne - depuis les années 2000 avec des élargissements mal préparés - mérite évidemment qu'on y apporte une réponse politique et dialectique, ce n'est pas en méprisant l'expression des peuples qu'une Europe démocratique et sociale, ou une Europe puissance, pourra émerger.

D'ailleurs, à la faveur de la crise financière internationale et des assauts des marchés contre les économies irlandaise, grecque ou portugaise, c'est vers une nouvelle punition des populations que s'orientent le Président de la République en s'alignant sur les priorités de politiques intérieures d'Angela Merkel, chancelière conservatrice allemande : Le pacte d’austérité proposé par Madame Merkel et qui promeut la modération salariale, la baisse des protections collectives et la suppression de nombreux services publics pourrait signer dans l'esprit des peuples européens la fin définitive d'une espérance européennne déjà fortement entamée.

Pour nous qui plaidons la perspective d'une République européenne, c'est un véritable désastre. Devant le tribunal de l'histoire, Sarkozy, Barroso et Merkel seront en bonne place comme fossoyeurs de l'union européenne, que les mouvements d'épaules saccadés du président français traduisant son excitation d'avoir fait adopter le Traité de Lisbonne ne compenseront évidemment pas.

Evidemment l'aplatissement de la France devant les exigences russes et chinoises ne font que compléter le tableau déjà sombre de bientôt quatre années de relations internationales sarkozistes.

 

Pour la première fois, l'exécutif français mène une politique étrangère de classe

Vous me voyez désolé de ressortir un vocabulaire que d'aucun pourront trouver daté ou odieusement marxiste (pour moi le marxisme n'est pas odieux). Mais s'il faut chercher une explication à la réorientation profonde de la diplomatique française, qui plonge aujourd'hui notre politique extérieure dans un tel désarroi, c'est la conduite des affaires étrangères de la France n'est plus en aucun point soumis à des considérations d'intérêt général mais à la promotion d'intérêts privés.

Longtemps on a expliqué que la politique extérieure était un consensus gauche-droite, plaçant notre pays - ancienne super puissance coloniale, devenue puissance moyenne - dans un rôle à part, que soutenait l'espérance de nombreux peuples dans le message universel de la Révolution française - Liberté, Egalité, Fraternité. La Marseillaise a conservé en Amérique latine notamment la teneur révolutionnaire et subversive, qu'elle a depuis longtemps perdu dans l'hexagone, c'est l'hymne de nombreux partis de gauche dans ses pays et cela nous rappelle que les Révolutions russes de 1905 et de février 1917 ont été menées avec les accents de Rouget-de-Lisle.

Je ne suis pas naïf au point de croire que les affaires étrangères étaient une question d'idéal avant Nicolas Sarkozy. Si la Françafrique reprend du poil de la bête c'est bien qu'elle existait auparavant. Bien des peuples ont été opprimés au nom des intérêts économiques et stratégiques français, enrichissant au passage les nombreux cancrelats humains qui se nourrissent du malheur des peuples. Mais, bien que les valeurs républicaines aient pu être à de nombreuses reprises détournées à des fins plus mercantiles, la France restait porteuse de son message universel. Les intérêts des Français étaient défendus.

Aujourd'hui il n'est plus question - en aucun cas - de cela.

Où dans les révolutions arabes qui ont commencé à la mi-décembre l'intérêt de la France et des Français a-t-il été défendu ? Se mettre à dos les manifestants et vraissemblablement les futurs dirigeants de ce que tous espèrent bientôt les Démocraties arabes était-il dans l'intérêt du pays ? Insulter l'Homme africain était-il dans l'intérêt de la France ? S'aplatir économiquement et politiquement devant la Chine était-il dans l'intérêt de la France ?

La seul étalon de référence qui prime dans la politique de Nicolas Sarkozy n'est même pas une vision réactionnaire des relations internationales - ce qui ne veut pas dire qu'il ne le soit pas -, mais uniquement l'intérêt des capitaines d'entreprises qui forment son premier cercle d'amis et de financeurs de campagne électorale. La politique extérieure de la France et malheureusement sa dérive ne s'explique plus aujourd'hui que parce qu'elle est subordonnée aux intérêts de Messieurs Bouygues, Bolloré ou Dassaut. Voilà la réalité !

Il est donc urgent que la gauche, rassemblée, énonce une fois pour toute une vision internationale : il faut inventer une politique étrangère de gauche, comme il exista autrefois une politique étrangère française. Si jamais plus tard, autour d'elle, pouvait se recréer le consensus qu'on dit avoir existé précédemment, cela ne sera pas plus mal. Le Parti socialiste a donc comme mission impérative de préciser sa pensée politique en la matière au-delà des pétitions de principes qui présidèrent à sa convention "nouvelle donne internationale & européenne" ; il doit aussi impérativement affirmer sa vision de l'avenir de la construction européenne avant qu'il ne soit trop tard, car la France ne pourra plus avoir de politique étrangère de manière isolée.

Pour tout cela il est préférable que les choses soit dite avant 2012 et la possibilité de renvoyer Nicolas Sarkozy aux études qu'il n'a vraissemblablement pas assez faites et soustraire les relations internationales de la Républiques françaises aux intérêts d'une oligarchie égoïste.

 

* * *

Il est détestable que les grandes affaires internationales ne soient évoquées publiquement par le Président de la République qu'aux fins de camoufler des intérêts de basse politique politicienne intérieure. L'expression de ses portes-voix - sur le thème "Nicolas Sarkozy adapte le dispositif français pour faire face à une nouvelle phase des relations internationales" - étaient risibles et le resteraient si elle n'abaissait pas encore un peu plus l'image de la République.

Au moins, il est clair aujourd'hui que l'alternative en politique intérieure comme en politique extérieure ne viendra dans ce pays qu'à l'occasion d'une véritable alternative politique en 2012.

Mais ne nous y trompons pas. Il est peu probable que les Français fassent leur choix en fonction de la politique extérieures qui sera défendue par les candidats en lice. Nicolas Sarkozy a encore au moins cette habileté sournoise et délétère de savoir manier les affaires étrangères à la seule fin de mobiliser les peurs dans le débat de politique intérieure français. La dénonciation du terrorisme et de "flux migratoires incontrôlables" est là pour nous rappeler que le palais de l'Elysée est occupé par un homme qui y est parvenu en faisant la synthèse de tout ce qui existe de pire à droite : populisme, bonapartisme, réaction et ultra-libéralisme...

La Gauche pour gagner doit affirmer une vision claire sur l'international et ne pas être pris en défaut, mais il faudra avant toute chose appeler à une alternative économique et sociale réelle pour que les Français aient envie de changer de locataire à l'Elysée.

Frédéric Faravel
Secrétaire fédéral aux relations extérieures du PS Val-d'Oise

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