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20 septembre 2010 1 20 /09 /septembre /2010 14:29

Mediapart.fr - 17 Septembre 2010 Par Hugo Vitrani et Ludovic Lamant

A l'occasion de la sortie du Rapport Stiglitz, aux éditions Les liens qui libèrent, Joseph Stiglitz, ex-chef économiste de la Banque mondiale (1997-2000), prix Nobel d'économie en 2001, répond aux questions de Mediapart. En ces temps de rigueur budgétaire en Europe, il plaide, à l'inverse, pour une nouvelle relance: «Rien ne sert de se focaliser sur le déficit d'aujourd'hui, de demain ou de l'an prochain: il faut regarder le déficit à cinq ans», se justifie-t-il. Avant de prévenir: aucun des fondamentaux; à l'origine de la crise de la dette publique du printemps dernier, n'a disparu. L'ancien conseiller du président Bill Clinton (1995-1997) s'inquiète également des impasses du G-20, et présente ses propres pistes pour réguler la finance.  

Que pensez-vous des mesures d'austérité prises en Europe depuis le printemps?

 

© MP/2010

«Elles sont incroyablement risquées (...) L'économie pourrait même basculer à nouveau dans la récession.»

«Les mémoires sont courtes»

Etes-vous inquiet pour l'avenir de la zone euro?

© MP/2010


«L'euro faible a dopé les exportations (...) Toute cette inquiétude a profité à l'Europe! (...) La crise de l'euro a agi comme un prodigieux remède, en particulier pour l'Allemagne.» 

 

Mais la crise de la dette publique en Europe, qui a éclaté au printemps dernier, est-elle pour autant derrière nous?

© MP/2010


«Il est évident que l'inquiétude des marchés, par exemple à l'égard de l'Irlande, est à nouveau proche des niveaux atteints avant la mise en place du fonds de stabilisation (au printemps dernier, alimenté par l'Union européenne et le Fonds monétaire international, ndlr). Ce fonds n'est donc pas une solution définitive.»

Le rapport que vous publiez est un travail collectif d'une vingtaine d'experts, qui ont réfléchi, de janvier 2009 à juin 2010, aux meilleures façons de sortir de la crise en cours. A plusieurs reprises, vous écrivez que les théories économiques orthodoxes, à l'origine de la crise, sont affaiblies. N'êtes-vous pas trop optimiste? En Europe, où la rigueur sévit, on a l'impression que rien n'a vraiment changé de ce point de vue.

© MP/2010


«Je n'ai pas anticipé la vitesse à laquelle la vieille orthodoxie, à l'origine de tous nos ennuis, s'est imposée à nouveau. Les mémoires sont courtes.»

«Le G-20 n'est pas une institution démocratique»

Ce rapport a été réalisé à la demande des Nations unies. Vous ne croyez pas au G-20, que la France s'apprête à présider, à partir de novembre?
Le G-20 constitue une avancée par rapport au G-8. Je me souviens de Bill Clinton, à son retour des réunions du G-7. C'était des réunions vraiment bizarres, où il fallait trouver des solutions planétaires, en l'absence de poids lourds comme l'Inde ou la Chine. Cette situation est devenue encore plus absurde à l'entrée du XXIe siècle. En ce sens, le G-20 marque un pas dans la bonne direction. Mais il est confronté à deux difficultés. D'abord, il est dépourvu de légitimité politique. Qui sont les pays invités? Pourquoi l'Arabie saoudite plutôt qu'un autre pays de la région? Pourquoi l'Afrique du Sud alors que le pays présidant l'Union africaine n'est même pas invité? C'est aux Nations unies qu'il revient de régler les problèmes internationaux. Et si les institutions onusiennes ne marchent pas, alors il faut les améliorer.

De cette première difficulté découle l'autre problème: la représentativité. 20 pays au G-20, 193 pays dans le monde: 172 ne sont pas représentés. Dans ces pays, je peux vous dire que la frustration des citoyens qui ne se sentent pas représentés mine l'efficacité des institutions internationales sur le terrain. Bien sûr, les voix des petits Etats, parmi les plus pauvres, ne pèsent pas lourd, pris individuellement. Mais ils sont importants collectivement. Le G-20 représente donc une avancée, mais ce n'est pas une institution démocratique pour autant. J'espère que la présidence de Nicolas Sarkozy débattra de ces sujets.

Si l'on prend la question des paradis fiscaux, le bilan du G-20 n'est pas loin de l'échec.
C'est un succès, ne serait-ce que parce qu'il a attiré l'attention du monde entier sur cette question. Une action a été enclenchée. Des informations bancaires commencent à circuler entre certains Etats qui, avant, ne le faisaient pas. En ce sens, les paradis fiscaux ont été affaiblis. Mais le G-20 s'est beaucoup concentré sur les paradis «off-shore». Pourtant, certains sont au sein même des pays du G-20... Je pense à des Etats américains, ou à la City, à Londres. Il est facile, pour le G-20, de montrer du doigt des pays extérieurs au G-20, mais beaucoup plus délicat de s'auto-désigner. C'est tout le problème d'une institution non représentative.

Autre point que l'on souligne, dans notre rapport: les paradis fiscaux ne sont pas un accident. Ce n'est pas comme si quelqu'un avait oublié, en passant, d'ajouter une dernière pierre à l'édifice. Les paradis prospèrent, parce que les grosses banques le veulent, et parce que certains en profitent pour ne pas payer d'impôt, et parce que les hommes politiques servent leurs intérêts. J'y vois une preuve supplémentaire de l'influence des grandes banques sur l'état du monde.

  • Face aux agences de notation, «la réforme de Wall Street ne règle rien»
    Les pages que vous consacrez à une réforme des agences de notation sont très riches.
    Les agences de notation ont joué un rôle central dans la crise financière. En transformant des crédits immobiliers «pourris»
    en produits financiers notés «A» (la meilleure note possible, ndlr), mis à la disposition des fonds de pension, elles sont
    devenues l'un des maillons centraux de la chaîne de propagation de la bulle financière. En un sens, l'échec de ces agences
    ne m'étonne pas. Elles se trompent tout le temps. Je l'avais déjà écrit au moment de la crise asiatique (en 1997, ndlr).
    Cet échec est systémique. Les agences sont payées par ceux qu'elles notent. Il y a donc une tendance naturelle à bien noter
    ceux qui les rémunèrent...
     
    D'une façon ou d'une autre, la notation du secteur financier doit passer par le secteur public. Cela pourrait se faire par le
    biais d'une taxe prélevée sur le client, sans que ce soit le client qui choisisse l'agence qui le noterait. Je voudrais aussi que
    l'on améliore la notation des agences elles-mêmes. Il y aurait une forme de concurrence entre agences, pour connaître celle
    qui fournit les meilleures prévisions. Et plutôt que de parler en lettres, que personne ne comprend, sauf les spécialistes, les
    B, triple A ou A moins, on remplacerait cela par un système chiffré, identique pour tout le monde, pour répondre à la seule
    question qui vaille: quelle est la probabilité de défaut à un, cinq, dix ans? En l'état, le système des agences est rempli de
    failles, et la réforme de Wall Street de cet été ne règle rien sur ce point.

    Un accord sur la réglementation bancaire, dit «Bâle 3», vient d'être adopté. Il oblige les banques à relever le niveau de «fonds
    propres», c'est-à-dire leur matelas en cas de chute. Est-ce suffisant?

    C'est une bonne décision. Mais le calendrier d'application de ces mesures est insensé (l'accord sera effectif en 2019, ndlr).
    Les banques n'en veulent pas, et elles ont tout fait pour retarder l'entrée en vigueur du dispositif. Leur argument consiste à
    dire que l'on menace la reprise si l'on s'y prend trop vite. Mon point de vue est différent: puisque l'on juge qu'il manque des
    fonds propres aux banques, et qu'elles exposent donc les contribuables à de nouveaux risques, que les banques lèvent
    leurs fonds sans attendre!

    Par ailleurs, avant de savoir si le niveau des fonds propres exigé est suffisant ou pas, il faudrait savoir comment cela se
    mesure. Aux Etats-Unis, ce point m'inquiète. La valorisation des actifs est biaisée. Des banques comptabilisent comme
    des actifs, des crédits immobiliers que leurs clients n'ont plus remboursés depuis des mois, et qui sont sans doute au bord
    du défaut.

    Europe ou Etats-Unis: qui s'en sort le mieux en matière de régulation bancaire?
    La lenteur dont font preuve les deux continents pour réguler la finance est remarquable. A vrai dire, je ne suis pas surpris,
    vu les pressions politiques des deux côtés de l'Atlantique... Aux Etats-Unis, la réforme de Wall Street est un succès. Mais
    cette réforme ne fait que déléguer à des régulateurs. Or, aux Etats-Unis, les régulateurs qui sont aux manettes aujourd'hui,
    sont ceux qui nous ont conduits à la crise de 2007. On a donc changé la loi, mais pas ceux chargés de l'appliquer. Ces
    gens-là n'ont toujours pas compris la nécessité de réguler.

    Prenons le marché des dérivés. C'est crucial. Surtout après la débâcle d'AIG aux Etats-Unis... Ben Bernanke, l'actuel patron
    de la Réserve fédérale, s'y est opposé. Un compromis a finalement été obtenu, mais rien ne dit que des régulateurs comme
    Bernanke consentiront à l'appliquer. C'est inquiétant. Dans certains domaines, l'Europe a fait mieux, avec des mesures plus
    agressives. Je pense aux bonus, aux taxes bancaires, aux hedge funds. Mais dans l'ensemble, en Europe comme aux Etats-
    Unis, cela ressemble à un patchwork, avec, pour l'instant, pas mal de trous.

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