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7 janvier 2011 5 07 /01 /janvier /2011 16:54

Leur grand virage à gauche

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Le Point - Publié le 06/01/2011 à 09:48 - Michel Revol

On peine à imaginer Henri Emmanuelli brassant un tas de dollars et tirant sur un cigare cubain plutôt que sur ses brunes. C'est pourtant, en caricaturant un rien, ce qui aurait pu lui arriver." J'ai failli être très riche ", reconnaît l'ombrageux député socialiste des Landes. Au début des années 70, le jeune Emmanuelli entame une carrière de banquier. Il dirige une agence de la Banque de l'Union parisienne à Paris, puis à Rungis. A 27 ans, il passe chez Rothschild, à Pau. Pourtant, il n'aime guère l'argent." Les riches ne sont pas heureux ", découvre alors ce banquier fier de n'avoir jamais possédé une seule action. Mais ses clients l'apprécient. L'un d'eux, détenteur du monopole de l'importation du bois russe en France, lui propose même d'en faire son successeur. Emmanuelli hésite. Il est candidat aux législatives de 1978 dans les Landes." Je me dis : si je perds, j'accepte. " Il gagnera.

Le businessman en puissance est devenu député socialiste, l'un des plus féroces contempteurs du système capitaliste." Oui, je suis un ptérodactyle qui réclame des barrières aux frontières, grogne l'homme dans son étroit bureau de l'Assemblée nationale.Mais je ne suis pas pour le Gosplan, je suis juste pour que chacun ait droit à un peu plus de justice et de dignité. " Entre les deux carrières - l'une avortée, l'autre réalisée -, il y a pourtant un point commun, un même moteur, qui s'appelle sans nul doute la revanche sociale.

La famille d'Henri Emmanuelli est modeste -" Et le milieu social est toujours déterminant dans la vie d'un homme. " Son père est électricien. Il meurt électrocuté quand Henri Emmanuelli a 12 ans. C'est sa mère, femme de ménage, qui l'élève." L'injustice, ce n'est pas seulement ça, raconte le député des Landes.L'injustice, c'est surtout lorsque le boucher refuse au petit garçon que j'étais de faire crédit parce que la précédente note n'a pas été réglée. Voilà qui marque durablement un enfant. " L'un de ses compères en radicalité, Jean-Luc Mélenchon, a aussi vécu des moments fondateurs dans sa jeunesse. Mélenchon est un pied-noir, rapatrié dans le pays de Caux à 11 ans. En Normandie, le choc est non seulement géographique, météorologique, mais aussi social. Mélenchon est le " bicot "." A l'école, les enfants le chassaient à coups de pierres ",raconte un de ses amis. De là, sans doute, son envie inextinguible de révolte -" Résister, c'est exister ", dit-il -, exacerbée par ce peuple au sang bouillonnant." J'ai la chance de vivre dans le seul grand pays où la révolution peut arriver ", confiait aux Inrockuptibles ce fervent républicain, adepte de l'ordre et de la bienséance. Il commencera la révolution chez les trotskistes, avant de se ranger un peu au PS.

Le cas Hamon est différent. On ne contestera pas son penchant pour les idées radicales, lui qui fait à peine la moue quand on le taxe de Garde rouge de Martine Aubry. En revanche, point d'univers à la Zola dans son enfance. Son père est chef d'atelier à l'arsenal de Brest, sa mère, secrétaire. Dans la cité bretonne, pourtant, Hamon s'éveille aux rapports de classes qui régissent la hiérarchie entre ouvriers et hauts gradés." A 18 ans, ce constat relève plus des tripes et de la colère que de la raison ", dit-il aujourd'hui. Comme ses deux aînés, il se radicalise ensuite à la faveur d'une longue sédimentation politique. Patron du Mouvement des jeunes socialistes au début des années 90, Benoît Hamon lance ses troupes juvéniles dans une vaste réflexion, de façon à couper le lien organique et politique qui lie le MJS au PS." J'ai mûri politiquement à cette époque. Nous étions très avant-gardistes sur les sujets de société, avec le mariage homosexuel par exemple, et sur l'économie, avec la réduction du temps de travail. " Les chevau-légers du MJS s'adonnent sans retenue à la radicalité." Les réactions des jeunes sont toujours plus acérées et éruptives, explique l'actuel porte-parole du PS.Cette phase de réflexion nous amène à être beaucoup plus à gauche que le PS. "

Hamon est pourtant encore, à l'époque, proche de Michel Rocard. Il s'enracine à la gauche du parti lors de son travail avec Martine Aubry, dont il devient le conseiller jusqu'en 2000, lorsqu'elle est ministre. Ah, les 35 heures, les emplois-jeunes... Vient le 21 avril 2002. Ce soir-là, Benoît Hamon est à France 2, dans la cellule d'Ipsos installée dans les locaux de la chaîne (il travaille alors pour l'institut de sondages). Vers 19 heures, il apprend l'élimination de Jospin au premier tour. Au même instant, le ministre délégué à l'Enseignement professionnel Jean-Luc Mélenchon est informé du désastre. La défaite est une stupeur et sa cause, une horreur : Jospin a recueilli plus de voix chez les cadres sup que chez les ouvriers." J'étais interdit. Je me suis dit : on arrête nos conneries, on va faire notre devoir, c'est-à-dire renverser la table ", raconte Hamon.

Avec Montebourg et Peillon, il crée le NPS (Nouveau Parti socialiste), cependant que Mélenchon et Emmanuelli fondent Nouveau Monde. Tous les trois s'accordent sur le même constat post-21-avril : le parti, coupé de sa base, incapable de parler au peuple, dérive à droite. Eux ne bougent pas. L'envers, c'est les autres : ils sont à droite, ces usurpateurs du socialisme mitterrandien, ces strauss-kahniens, ces ségolénistes ou ces hollandais qui dérivent sans fin vers la social- démocratie ou, pis encore, vers un social-libéralisme " en faillite pays après pays ", critique Mélenchon." Ceux qui créent l'illusion d'une aile gauche sont ceux qui dérivent vers la droite, car ils sont honteux ", analyse Emmanuelli. Comme le dit d'une phrase bien sentie Benoît Hamon : " Ce n'est pas moi qui me radicalise, c'est le monde. "

Avec le traité européen, qu'ils rejettent tous les trois en 2005, leur colère grandit. Et si c'était ça, le moteur de leur radicalité ? Un regard qui claque et le caractère teigneux, comme le Breton Hamon. Un menton bagarreur et le goût de la provoc, comme Jean-Luc Mélenchon, toujours prêt à souffleter les importuns. L'oeil noir et l'envie jamais repue d'en découdre, comme Henri Emmanuelli." Ils ont en commun un côté sans-culotte : ces trois-là se défient de l'autorité, de l'aristocratie politique ", remarque Laurence Rossignol, secrétaire nationale du PS. Quand Henri Emmanuelli s'oppose à Laurent Fabius, au début des années 90, la querelle tourne à la lutte de classes et de styles : le Landais modeste contre l'énarque privilégié, le défenseur de la classe ouvrière contre le promoteur de la baisse des impôts et de la défiscalisation des stock-options. Plus qu'une opposition, une rébellion.

Soupçons. La radicalité du trio a pourtant des limites. L'alternative - le marxisme - a fait long feu et aucun des trois leaders ne s'est opposé à la nouvelle déclaration de principes du PS, qui, pour faire court, approuve l'économie de marché. Mélenchon a trouvé la parade en créant en 2008 le Parti de gauche, sans convaincre ses ex-camarades socialistes." Trotskiste un jour, trot- skiste toujours ", raille l'ancien ministre Michel Sapin, signifiant par là que Mélenchon reste fidèle à l'agit-prop de sa jeunesse : en quittant le PS, il fait un coup politique et médiatique. Sa radicalité serait une posture. N'était-il pas un ministre heureux à partir de 2000, au sein de ce gouvernement Jospin qui avait " plus privatisé que Juppé et Balladur réunis ", rapporte un élu PS ? Le soupçon plane aussi sur Hamon, coupable, selon quelques ténors, de trouver à la gauche du PS une place pour s'épanouir." Il reprend la maison Emmanuelli en viager ! " s'amuse l'un. A gauche du Parti socialiste, on parle plus fort, plus clair, plus haut. A défaut de frapper juste, on frappe les esprits.

La crise les conforte dans leur combat. Elle signe, jurent-ils, les turpitudes du capitalisme échevelé, et ils ne se gênent pas pour le faire savoir." Excusez-moi d'avoir eu raison ! " ironisait Benoît Hamon aux premiers frissons de la fièvre, en 2008. Emmanuelli doit aussi se féliciter d'avoir pris fait et cause pour la gauche de la gauche, mais pour des raisons différentes : s'il avait choisi la banque en 1978, il serait peut-être aujourd'hui ruiné... En tout cas, vilipendé.

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