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22 juillet 2008 2 22 /07 /juillet /2008 09:16

“Chaque jour c’est les play-offs”

tribune de Benoît Hamon publiée le 17 juillet 2008 dans Témoignage Chrétien

Il y a des vies entières sans jour de relâche. Des vies commencées et achevées à lutter contre un destin qui vous échappe. Pas forcément des vies malheureuses, mais des vies dures qui creusent l’épiderme et maltraitent les consciences. Des vies, dés la première seconde, écrites comme une dictée pleine de fautes. Des vies qui te rappellent que chaque jour c’est les playoffs. La lutte sans répit pour chaque pouce de terrain.
Un français sur huit vit sous le seuil de pauvreté selon les statistiques européennes. Un(e) jeune ouvrier(e) a 25 fois plus de chance d’être ouvrier(e) qu’un fils ou une fille de cadre. Un jeune sur quatre est aujourd’hui victime du déclassement. En dépit de la consommation de masse qui donne l’illusion du mouvement de la société, l’ordre social semble immuable. On trouve toujours les mêmes aux mêmes places de l’échelle sociale et la distance entre les barreaux de celle-ci reste identique.
Face à cette paupérisation des classes moyennes et populaires, comment combattre le sentiment que toute action collective est vaine ? Comment convaincre qu’elle ne mène pas inéluctablement à l’échec, que ce soit la conséquence de la trahison des politiques ou du déséquilibre insurmontable du rapport de force ? Comment ensuite restituer ces peurs et ces espoirs dans le débat politique ? Ce sont inévitablement des questions que se sont posées et se posent les militants et élus de gauche.
Je me souviens d’un soir passé à Tournus (79), au coeur d’une circonscription rurale de Bourgogne. Les participants étaient pour la plupart retraités et venaient de toute la gauche pour m’entendre parler de mon mandat de député européen. Quinze jours auparavant j’étais dans le lycée d’enseignement professionnel Louise Michel d’Epinay sur Seine au cœur d’une banlieue française difficile avec 40 jeunes des classes de terminale vente et seconde secrétariat/comptabilité.
Sans dire que ces jeunes ressemblaient aux couples d’anciens assis sagement dans la salle des fêtes de Tournus, le lien entre ces générations était pourtant évident : une condition sociale identique, une vie passée ou une vie promise à jouer chaque jour une partie à «élimination directe». Pourtant ceux là, ne se connaissaient pas, ne se croisent souvent que par télé interposée et pourraient même bien se craindre ou se mépriser. Homogénéité des situations vécues et hétérogénéité des situations perçues.
J’ai pour ma part tranché depuis longtemps une question essentielle. J’ai mon camp. J’entends par là un camp politique dont le sens est dicté par mon choix de défendre un camp social. Je n’ai jamais conçu mon engagement comme un sacerdoce dédié à tous sans distinction. Je hiérarchise. A Epinay, à Tournus, ce sont les miens. Là où je parle, là où j’agis, j’essaie de parler et d’agir pour eux.
Choisir un camp est en soi une orientation politique. Il présuppose qu’il existe des conflits d’intérêts majeurs dans la société et que la conciliation de ces intérêts contradictoires, trop vite résumée par la prétendue recherche de l’intérêt général, peut ne pas être le but central de l’action politique. J’assume ce choix et je le crois déterminant pour quiconque veut redonner du sens à la politique.
Je suis frappé de la conséquence immédiate d’un tel préalable à l’action politique. Dés lors que vous choisissez un camp et que vous posez comme exigence centrale la question de la dette économique et sociale du capital à l’égard de ces hommes et ces femmes qui ont besoin du travail pour vivre, vous devenez un dangereux idéologue pour les libéraux, ce qui un compliment acceptable, mais parfois aussi un dangereux populiste pour une certaine gauche, ce qui est un réflexe inquiétant.
C’est significatif du rapport ambigu, du complexe qu’entretient désormais une partie de la gauche de gouvernement avec le peuple et ses aspirations. Remettre en cause l’équilibre social libéral de la société française au motif qu’il n’est pas parvenu à freiner la progression des inégalités depuis plusieurs décennies relève de la démagogie et du populisme aux yeux des héritiers et des comptables de cette séquence politique toujours en cours au PS. La montée de la dénonciation du populisme dans le discours socialiste marque à mes yeux essentiellement la perte de légitimité de quelques élites à comprendre, traduire et répondre aux aspirations des classes populaires. A bien des égards, les scénarios catastrophe annoncés de concert par la droite française et certains socialistes lors du référendum sur la constitution européenne en 2005 rappelaient l’hébétude et l’incompréhension fondamentales d’une partie des élites française devant l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Les réactions « écœurées » de quelques uns devant l’ingratitude des irlandais il y a quelques semaines démontrent que cette fracture demeure et plus grave, l’incompréhension persistante de la séquence politique globale que nous vivons.
En effet, nous assistons à un renversement de cycle mondial caractérisé par l’incapacité des recettes libérales à anticiper et à régler quatre crises majeures : financière, alimentaire, énergétique et environnementale. Une fois encore ce sont les femmes et les hommes qui se tassent au bas de l’échelle sociale qui paient en premier les conséquences de ces crises : émeutes de la faim et migrations climatiques au sud, baisse brutale du pouvoir d’achat en Europe et 2 millions de foyers expulsés de leur logement aux Etats-Unis par la crise des « subprimes ». Pour s’extraire de ces crises, il ne suffit pas d’en appeler à l’intérêt général, il faut faire de la cause de ces millions d’hommes et de femmes qui composent l’immense majorité de l’humanité le moteur de l’action politique, le moyen de bâtir de nouvelles régulations, le moyen de construire un nouvel équilibre entre capital et travail, le moyen de fixer des frontières claires entre le marchand et le non marchand.
Je crois donc que la meilleure manière de redonner du sens à la politique c’est de partir des intérêts fondamentaux de ceux que l’on veut défendre et promouvoir. On dira que c’est un peu court de considérer qu’au point de départ et au point d’arrivée d’un engagement politique il y a la défense d’un camp. Je revendique le contraire je dis que c’est tout. Qui affirmera que les conservateurs et les libéraux ne sont pas les mandants politiques d’un camp ? Donc, à Epinay et Tournus, il y avait des gens pour qui le système actuel signifie la lutte incessante pour conserver sa place, si petite soit elle. « Une vie qui te rappelle que chaque jour c’est les playoffs… ». Définitivement, c’est à eux que la gauche doit, c’est à eux que je dois.

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