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29 mars 2008 6 29 /03 /mars /2008 17:18

Liêm Hoang-Ngoc a participé à la contre-expertise du rapport Attali organisée par La Forge. Le texte ci-dessous résume son intervention. L’auteur est également l’un des contributeurs au contre-rapport publié sur ce site.
Les 316 propositions du rapport Attali sont le mode d’emploi des « réformes structurelles » recommandées par de nombreux rapports ayant brassé l’air du temps de la dernière décennie (Minc, Boissonnat, Virville, Camdessus, Pébereau…). Le diagnostic qu’il établit est que le déclin dont souffrirait la France est avant tout lié au poids du « modèle hérité de l’après-guerre », celui-ci ayant accouché de «conservatismes » et de « privilèges ».
Pour favoriser l’avènement de « l’économie de la connaissance », le rapport Attali propose de réduire la part des dépenses publiques dans le PIB, d’abaisser le coût du travail, de déréglementer le contrat de travail, les licenciements et la durée du travail, d’accroître le taux d’emploi des seniors, d’accentuer l’autonomie des universités (où la part du financement privé de dix pôles d’excellence pourrait atteindre 80%). Pour relancer le pouvoir d’achat, il caresse l’utopie selon laquelle la concurrence, notamment dans le secteur de la distribution, suffirait à faire baisser les prix. Il comporte également des recommandations sensibles dont les effets sur la croissance paraissent marginaux ou peu évidents (suppression de la carte scolaire et des départements, déréglementation des professions de notaires, de pharmaciens, de coiffeurs et de chauffeurs de taxis), etc…

Le rapport Attali propose donc d’approfondir la politique actuellement menée en application de la « stratégie de Lisbonne ». Dans cette direction, la France a déjà largement « réformé » son modèle économique et social. « L’ouverture à la concurrence » est en passe de s’achever dans tous les secteurs stratégiques. Le système fiscal a été rendu de moins en moins redistributif. Les régimes de retraite et d’assurance-maladie ont été adaptés. L’autonomie des universités est en marche. Le marché du travail est devenu plus flexible qu’au Danemark, pays de la « flexisécurité ». La déformation du partage des revenus s’est nettement plus accentuée au détriment des salaires qu’en Allemagne et en Grande-Bretagne. Quant à la durée effective du travail, elle est identique Outre Rhin (41h hebdomadaire alors que la productivité d’un travailleur français est plus forte).
Enfin, la part des dépenses publiques et sociales dans le PIB n’a aucunement explosé. Elle est strictement la même qu’en 1985. Parmi ces dépenses, la part des dépenses de l’Etat s’est même réduite de deux points comme conséquence de la rigueur budgétaire encadrée par le pacte de stabilité. Le creusement de la dette publique ne provient pas de l’inflation de dépenses publiques, mais de la chute des recettes fiscales, due à la baisse du rendement de l’impôt et à l’incapacité des politiques économiques conduites à ramener la croissance française à son taux potentiel, supérieur à 3%. La dette publique représentait 36% du PIB en 1993, 58,5 % du PIB en 1996 et 64% en 2007.

Le rapport Attali a manqué l’occasion de dresser le bilan d’étape de cette stratégie dans laquelle la France s’est d’ores et déjà engagée depuis quinze ans, soit plus que le moyen terme. Cette politique s’est avérée incapable de relancer la croissance, a creusé les déficits publics et aggravé les inégalités. Le mal n’est pas spécifique à la France, certes plus atteinte que ses partenaires au cours de ces quatre dernières années. L’Europe est devenue la zone où la croissance est la plus faible du monde.

La faiblesse devenue chronique de croissance française est avant tout due à la panne d’investissement des grandes entreprises, particulièrement dans le secteur innovant, supposé être le moteur de la nouvelle économie. Les entreprises cotées peuvent pourtant se financer sur les marchés boursiers où règne une abondante épargne. Elles jouissent de taux de marge reconstitués et disposent de capacités d’autofinancement importantes. Malheureusement, les profits sont majoritairement consacrés à la rémunération des dividendes et à la croissance externe, plutôt qu’à l’investissement productif.
La perte de compétitivité de nos entreprises, qu’illustre un déficit extérieur devenu chronique, est avant tout liée à ce déficit d’investissement. Elle est aggravée par un taux de change de l’euro surévalué auquel nos entreprises exportatrices sont plus sensibles que les entreprises allemandes. La restauration de la part des profits dans la valeur ajoutée a pour contrepartie la faiblesse de la part des salaires. La baisse du pouvoir d’achat des ménages à bas et moyens revenus pèse sur la consommation populaire, qui souffrirait des hausses de TVA et de CSG proposées par le rapport Attali. La croissance française est principalement tirée par la consommation des classes aisées, de surcroît grandes bénéficiaires des allègements d’impôt réalisés au nom de la concurrence fiscale.
Cette politique rencontre cependant des limites, dans la mesure où la propension à consommer des ménages à hauts revenus est faible. Elle risque donc d’entretenir une épargne excédentaire, dans la mesure où les entreprises ne la mobilisent pas pour l’investissement. Il en résulte une situation de croissance molle, accompagnée d’un chômage persistant et de déficits publics cumulatifs.

Dans ces conditions, il n’est pas aberrant que cette épargne oisive soit mobilisée par l’Etat pour financer des dépenses porteuses de croissance (investissement public, innovation, recherche, santé, éducation). C’est pourquoi le problème de la dette doit être relativisé, dès lors que l’abondante épargne disponible se révèle friande d’obligations du Trésor que l’Etat peut donc émettre à très bas taux. La dette serait alors soutenable si elle alimentait la croissance, celle-ci engendrant les recettes fiscales permettant en fin de course de réduire les déficits. Au contraire, trop de rigueur tue la rigueur : l’objectif, fixé par le rapport Attali, de réduire de 1% par an la part des dépenses publiques dans le PIB jusqu’en 2012 pourrait produire une nouvelle explosion de l’endettement. L’impact sur la croissance d’une politique budgétaire est toutefois suspendu à son contenu. D’importantes marges de manœuvre budgétaires ont à cet égard été gaspillées par les 15 milliards du paquet fiscal, dont l’effet sur l’investissement est quasi-nul et l’impact sur la consommation extrêmement faible.

En simplifiant à l’extrême, la spécificité du mal français se résume à un problème de répartition des revenus. La tendance à l’excès d’épargne, consécutive à l’insuffisance d’investissement et à la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée, est le véritable frein à la croissance. Elle alimente la bulle spéculative dont l’éclatement est susceptible d’aggraver le marasme. Face à ce type de maladie, « politique industrielle » et « redistribution » doivent-ils rester les gros mots de la politique économique ?

Téléchargez la contre-expertise du rapport Attali réalisée par la Forge !

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